Stéphane Ortega
Apiculteur
« Une larme de miel, la quintessence d'une émotion... »
Il arrive parfois que le hasard nous entraîne sur une route différente de celle que l'on croyait devoir suivre ; pourtant la relation étroite que l'on entretient avec cette route finit peu à peu par faire partie de chaque instant de notre vie, jusqu'à ce qu'un jour nous devenions finalement cette route...
Je me souviens encore aujourd'hui de ce livre que m'avait offert mon père lorsque je n'étais qu'un enfant et plus particulièrement de cette page où le dessin d'une abeille illustrait un « A »... « A comme Abeille ». Cette première page du livre, ma première page de lecture fut certainement, tant elle m'a marqué, à l'origine de mon intérêt pour les abeilles. Cependant, ce n'est qu'en 1994 que je découvris réellement l'apiculture, en aidant un voisin en Touraine, retraité du monde agricole. Ce dernier possédait, outre un jardin et quelques fruitiers, un petit rucher d'une dizaine de ruches qu'il entretenait avec passion et sagesse. À chaque fois qu'il allait au rucher, il m'emmenait avec lui. Ce fut une année particulièrement riche en sensations. Je ne sais pas si vraiment on peut parler de vocation, pourtant il me sembla voir dans cette voie la route que je devais suivre. Je fis alors l'acquisition de ma première ruche ; trois ans plus tard, mon cheptel atteignait 75 colonies. Après avoir lu bon nombre d'ouvrages, je partis à Vesoul préparer en deux ans un BP REA (brevet professionnel de responsable d'exploitation apicole) que j'obtins en 1999 afin de m'installer professionnel en apiculture ; ce que je fis au solstice de cette même année avec 200 ruches.
Ma rencontre avec les abeilles a considérablement modifié mon regard sur le monde. L'approche initiale bio-dynamique s'est vite enrichie d'une expérience personnelle propre et m'orienta vers une apiculture plus respectueuse de l'abeille. Depuis quelques années maintenant, j'ai réimplanté mes ruches dans un milieu sauvage loin de toute culture. Pour l'instant, apiculteur, je continue malgré tout à prélever une très faible quantité de miel pour maintenir mon activité. Mon objectif est de rendre à l'abeille sa « totale liberté », sa complète autonomie, lui redonner simplement la possibilité de n'être qu'une abeille. Sa présence dans le monde avoisine les cinquante millions d'années. Nous l'exploitons depuis quelques dix mille ans. Elle n'a donc jamais eu besoin de l'homme pour survivre...
Comme un enfant rempli de désir, je me trouvais devant la ruche qui allait devenir mienne. J'étais émerveillé par cette boite qui renfermait un millier de secrets. Des abeilles sortaient, d'autres entraient, c'est tout ce que je percevais. Je voulais savoir. Seulement rien, la ruche ne disait rien. Avec une seule ruche, je m'octroyais le titre honorifique d'apiculteur. Mais est-on boulanger si on cuit son propre pain ? Plusieurs années passèrent durant lesquelles j'appris le fonctionnement d'une colonie, ses besoins, sa conduite. Mais toujours rien, elle demeurait silencieuse. Mon nombre de ruches avait augmenté. Je récoltais du miel et mes clients étaient satisfaits. Mais, plus le temps s'écoulait et plus je m'écartais de cette voix tant fantasmée. Jusqu'au jour où pour la séduire, j'ai tout abandonné.
En modifiant l'ordre naturel des choses, nous nous engageons à assumer pleinement les conséquences de nos actes. J'ai essayé durant toutes ces années de pratiquer mon métier avec conscience et respect. J'ai appris et « désappris ». Aujourd'hui, rien n'a changé, ni même ma relation à autrui fondée sur la confiance. Cependant, si cette confiance était remise en question par un consommateur exigeant une certification octroyée par quelques organismes commerciaux, qu'adviendrait-il de nos valeurs éducatives ? Si nous ne pouvons plus accorder notre confiance à ce paysan, celui que l'on connaît, pouvons nous l'accorder à un groupe de personnes inconnues dont les intérêts ne sont pas très lisibles ? J'ai refusé des normes qui n'offrent que des points de vue restrictifs – restrictifs aux sens où sous couvert de sécurité, est exclu du circuit celui ne voulant pas se plier aux exigences de certains et ce, même si son travail est pratiqué sérieusement ; restrictifs car l'objectif premier est une standardisation des moyens de productions intensifs, favorisant les grosses structures. Ces normes qui n'autorisent aucune place à la différence et dont les enjeux sont différents des miens.
Je me suis engagé à produire avec respect. Je prends en compte l'être – l'homme, mais aussi l'animal ou encore la plante. Mes colonies ne sont pas transhumées, ni poussées à produire par des nourrissements spéculatifs ou autres procédés. Je n'emploie aucun produit de traitement garantissant ainsi un miel exempt de toute substance chimique. L'unique récolte se situe à l'équinoxe d'automne lorsque la colonie a réintégré le corps de ruche – l'organisme n'a aucunement souffert par manque de nourriture ou dérangements intempestifs. Et afin de ne pas déséquilibrer l'harmonie qui règne au sein de l'organisme, je ne prélève ni gelée royale, ni pollen, ni venin. Aucune opération n'est pratiquée durant toute l'année, la colonie vit à son propre rythme sans être stressée. Je ne pratique pas l'essaimage artificiel, l'élevage de reines ou l'insémination de ces dernières, ni les croisements génétiques entre abeilles de différentes régions du globe engendrant un accroissement des récoltes. Les œufs, les larves, les nymphes formant le couvain n'ont pas accès aux cadres de hausses permettant le stockage du miel, laissant ainsi un contenant propre et un miel exempt de toute impureté organique animale. Je n'emploie pas de cire gauffrée, l'essaim construit son propre corps sans être contraint à une direction donnée. Le miel est prélevé avec attention à l'equinoxe d'automne et n'est pas chauffé. La propolis est récoltée sur les cadres de hausses à l'équinoxe de printemps. Enfin, mes colonies évoluent dans un milieu sauvage éloigné de toute culture.
Quelques hommes passent par là de temps en temps mais ne s'y arrêtent pas. C'est le début des Landes de Gascogne, un endroit peuplé de grands arbres, loin de toute culture... Les résineux – des pins – dominent le sol. Autour, quelques chênes épars se mêlent à d'autres petits arbres de la famille des houx ou des aubépines. Les acacias, piquant comme les rosiers sauvages, les ajoncs ou les impénétrables ronciers, se lient aux châtaigniers. Ombrelles clairsemées, ces grands arbres apaisent de leur ombre les bruyères arborescentes et celles moins enclin à cueillir la cime des géants tant convoitée par les lierres ou les chèvrefeuilles. C'est un lieu sauvage où la flore se fait discrète. Repère également de petits animaux, papillons, sauterelles, fourmis, guêpes, frelons, abeilles, lézards, mulots, oiseaux peuplent les moindres recoins de cette lande oubliée. De temps à autre un chevreuil, une biche ou plus rarement un sanglier gardent la lisière du bois. La nuit chouettes, hiboux et autres oiseaux nocturnes bercent la lande devenue silencieuse.
J'ai longtemps cherché cet endroit qui correspondait à mes attentes. Sauvage, loin de toute culture, afin de replacer l'abeille dans un contexte originel. Ce projet a pu se réaliser en 2003 après plus de dix ans passé sur un chemin riche en questionnements...
Le miel produit « naturel » qui fascine les peuples du monde entier et ce depuis des temps les plus reculés est le fruit d'une harmonie entre les plantes et les abeilles. Quelques millions d'années nous séparent de ce pacte conclu entre le végétal et l'animal. Quelques millions d'années d'évolution, d'entente, de partage et de sagesse. Deux mondes qui auraient très bien pu rivaliser sur un territoire commun mais qui ont préféré s'accorder et s'apporter mutuellement. Nous, jeunes de quelques dix mille ans, les regardons peut-être avec les yeux de l'ignorante adolescence.
Les plantes sont apparues bien avant les insectes. Leur mode de reproduction utilise depuis toujours les éléments naturels tel que le vent ou l'eau. Cependant, il y a environ cent trente millions d'années, les plantes changèrent leur façon de se reproduire. Certes un lien existe entre les différents agents polliniques : ils sont mouvants, mobiles, ils se déplacent. Mais il a fallu que la plante modifie profondément sa structure pour s'adapter aux insectes. Elle a du se parer d'attributs pour attirer l'agent pollinisateur véhicule de la semence, s'ornant d'une coiffe colorée, distillant sucs et parfums enivrants... une fleur. Séductrice, elle offre à qui veut bien la visiter du nectar en échange d'une petite course. Ce nectar est composé principalement d'eau et de sucres. Sucres que la plante sait synthétiser grâce à la lumière. Sucres, matériaux vitaux tant prisés par ces nouveaux arrivants que sont les insectes. À l'opposé de cette remarque, nous pouvons observer que les plantes subissent l'assaut de nombreux animaux dont les insectes, se nourrissant de leurs feuilles, racines, tiges, sèves. En riposte, les plantes s'arment d'aiguilles, élaborent des toxines... il y en a même qui capturent les insectes et les digèrent – plantes carnivores ou certains mycéliums qui figent leur proie. Nous remarquons donc que le végétal et l'animal ne font pas forcément bon ménage. Alors, il est possible qu'en des temps anciens, une entente cordiale se soit instaurée entre certains individus de ces deux mondes...
Côtoyer les abeilles a quelque chose d'exceptionnel. La ruche porte en elle un étrange secret. Nous pouvons la considérer comme une société d'insectes, une colonie qui produit du miel. Nous pouvons également l'envisager autrement, la percevoir comme un organisme qui respire, se nourrit, se reproduit, communique... Se propose alors à nous, une vision différente du monde. Les abeilles sont devenues des cellules. Elles grouillent, vaquent à leurs occupations. Nous ne regardons plus maintenant ces abeilles qui passaient par différents stades (nettoyeuse, nourrice, cirière, gardienne, butineuse) ou ces mâles rejetés à l'entrée de l'hiver par la colonie, ni même la reine féconde qui permet la cohésion de l'ensemble. Nous ne voyons pas non plus ces produits que sont le miel, le pollen, la gelée royale, la cire, la propolis, le venin... et leurs caractéristiques respectives. Non. Ce que nous voyons ici, c'est un être vivant ancré sur son exo-squelette formé de rayons de cire et qui nous observe. Un organisme profondément féminin. Féminin, en son essence.
À partir de la seconde année, la nouvelle venue cherche à se reproduire. Elle se développe avec la course ascendante du soleil et atteint l'apogée de sa croissance (grossesse) un peu avant le solstice d'été – moment propice au développement de sa progéniture. Le printemps, apporte suffisamment de provisions – provenant des fleurs – pour se construire et permettre d'amasser des réserves afin de survivre à la période hivernale. Au mois de mai, c'est simplement merveilleux de pouvoir assister à cet enfantement précédé d'une « perte des eaux » – l'essaim quittant la ruche. Une chose émouvante vient alors de se produire, ce nouvel organisme que l'on voit maintenant se former à l'extérieur n'est pas l'enfant comme nous pourrions le croire mais la mère laissant une partie de son corps à sa progéniture. Elle lui cède sa structure mais aussi le lieu – l'environnement – favorable à son développement. Elle lui donne toutes les chances nécessaires à sa survie. Durant toute sa vie, cette femelle marquera donc des points précis de nature (organisme sédentaire en essence) en cherchant de nouveaux lieux propices à la propagation de son espèce (expansion) – son espérance de vie n'excède pas cinq années dans la généralité. La première année de son existence, l'enfant prend donc possession de son corps et essaie de survivre à l'hiver. La mère quant à elle mue « intérieurement » chaque année en renouvelant son exo-squelette – construction des rayons de cire. Ces derniers abriteront la future progéniture, le pollen s'apparentant aux fonctions musculaires, le miel prenant le rôle d'un corps adipeux et les abeilles endossant l'enjeu du corps nerveux. Cette vision est certes subjective mais nous pouvons facilement imaginer maintenant que toute intervention sur cet organisme peut avoir des répercussions désastreuses – visites de printemps, insertion ou déplacement des rayons de cire, traitements préventifs-curatifs, récoltes, essaimages artificiels, transhumances... la liste est longue. Chaque opération modifie l'harmonie qui règne au sein de l'entité et provoque un traumatisme non négligeable et non réparable. Notre curiosité est louable. Nos vanités le sont peut-être moins.