essaim_abeilles

Prélude

La découverte de la « danse des abeilles » par Karl von Frish a considérablement bouleversé notre façon de percevoir la colonie d'abeilles. Nous savons aujourd'hui que les abeilles communiquent entre elles, notamment par une danse. Lorsqu'une abeille découvre une zone de butinage, de retour à la colonie, elle danse. Elle danse sur les rayons ou sur l'essaim pour renseigner ses sœurs sur l'endroit où se situe la source de nourriture. Cependant, cette abeille « éclaireuse » n'est pas seule à retourner l'information, d'autres s'affairent à la même tâche. Aussi, il est fréquent d'observer plusieurs abeilles dansant en divers endroit de la colonie, chacune pouvant décrire des directions différentes. Lorsque plusieurs abeilles œuvrent ensemble pour une même direction, la majeure partie de la colonie se concentre sur cet objectif. La récompense semble toujours liée au profit que la source peut produire. Ainsi, plus une zone est pourvue en nectar, plus elle aura de chance de séduire le plus grand nombre. Certaines abeilles pourtant continueront à goûter aux délices de sucs différents et persisteront à danser de vaines directions.

Rencontrer

Rencontrer c'est poser l'expérience du contact. Ce n'est pas juste effleurer. Rencontrer c'est adhérer à une surface autre pendant un temps indéterminé. C'est aussi au delà de l'épreuve de l'unité, confronter les traces historiques des parties pour en ressortir enrichi. Ce n'est pas seulement deux entités qui s'adhèrent, c'est aussi une multitude de mondes qui se fondent en une dynamique de possibles.

Côtoyer les abeilles est une des expériences les plus enrichissantes qui soit donnée de vivre. Leur Monde est si étrange et tellement fascinant. Serait-il possible d'en percevoir quelques secrets ? Plusieurs regards se posent. Nous pouvons considérer la colonie d'abeilles comme une société d'insectes qui amasse des substances, les transforme et les stocke : nectar metamorphosé en miel, pollen en pain d'abeilles, résines diverses récoltées sur les arbres et arbrissaux composant la propolis. D'autres substances élaborées à partir du corps des abeilles : cire produite par les glandes cirières situées sous l'abdomen, gelée royale sécrêtée par les glandes hypopharyngiennes situées dans la tête. De simples produits. De façon similaire, nous pourrions penser que nous ne sommes que des êtres composés d'organes, cœur, foie, poumons, etc. et que ceci serait suffisant à résumer ce que nous sommes. Si nous gardions l'idée que la colonie d'abeilles est une société d'insectes, alors il faudrait accepter que nous sommes également une société de cellules. Notre corps en compte plusieurs milliards [source wikipedia]. Pouvons-nous envisager la colonie autrement, la percevoir comme un organisme vivant doué de conscience qui respire, se nourrit, se reproduit, communique ? Se présente alors, une vision différente de leur Monde. Les abeilles deviennent simplement des cellules au service d'un organisme, d'une entité. Elles grouillent, vaquent à leurs occupations, ancrées sur un exo-squelette formé de rayons de cire. Nous ne regardons plus maintenant ces abeilles qui passaient par différents stades (nettoyeuse, nourrice, cirière, gardienne, butineuse, éclaireuse) ou ces mâles rejetés à l'entrée de l'hiver par la colonie, ni même la reine féconde qui permet la cohésion de l'ensemble, la progéniture regroupée en couvain. Nous ne voyons pas non plus les produits que sont le miel, le pollen, la gelée royale, la cire, la propolis, le venin et leurs caractéristiques communes respectives. Ce que nous voyons là, présentement, c'est un être vivant, un organisme. Un organisme ayant une couleur, une odeur, un tempérament, un caractère, une propension à interagir avec le Monde qui l'entoure. Un être profondément intelligent, doué d'évolution et qui nous observe autant que nous l'observons. Un être conscient des êtres que nous sommes.

« Est-ce qu'une machine peut penser ? La question est tournée d'une manière stupide. Il est évident qu'une machine ne peut penser comme un être humain. Une machine est différente d'une personne donc pense différemment. La véritable question est : Est-ce qu'on doit sous prétexte que quelque chose pense différemment de nous, en conclure d'office qu'il ne pense pas ? Nous admettons tout à fait que les êtres humains soient très différents entre eux. Vous aimez les fraises, je déteste le patin à glace ; vous pleurez devant les films tristes, je suis allergique au pollen. Que nous prouvent ces différences de réactions, ces différentes préférences, si ce n'est que nos cerveaux fonctionnent différemment et que nous pensons différemment. Et donc, si nous pouvons le concevoir pour nous, nous pourrions le concevoir pour des cerveaux fait de cuivre, de câble et d'acier. »

Film The imitation game de Morten Tyldum (2014).

Aussi, efforçons-nous de dévoyer sensiblement notre regard et admettons encore un instant l'hypothèse d'un organisme organisé en organes. Lorsqu'il se présente à nous sous une forme nue, c'est-à-dire au grand jour, sans les cires et les différentes substances qu'elles contiennent, sans les œufs, les larves et les nymphes, ce que nous nommons le couvain ; lorsqu'il nous apparaît, posé le plus souvent sur une branche, agglutiné en une masse informe, parfois en un modelé plus ou moins sphérique et de couleur sombre, cet être semble figé dans une immobilité cristalline, pourrait-on croire pétrifié, paralysé, terrifié, cet être dans l'inertie du repos cherche à s'oublier du regard. Caché dans l'abîme du jour, il ne désire nullement manifester une présence. Il se fond en un point à peine présentable. C'est bien souvent par un heureux hasard qu'il nous apparaît bien malgré lui. Cette forme adoptée, nous la nommons, essaim. Nous ne l'imaginons pas sous cet aspect quand le mot Abeille se présente à notre esprit, pourtant c'est bien par là que tout commence.

Les plus chanceux d'entre nous, émerveillés ou parfois atterrés, l'aurons vu soudainement arriver en une nuée éthérée. Fréquemment un bourdonnement sourd de plus en plus intense témoigne de son déplacement. Le paysage net de sons soudain s'obscurcit sous l'étonnante vague du bruissement, presque un crépitement. Des milliers d'abeilles interpénètrent sans collision une zone délimitée du corps extensible en mouvement. Et puis, se saisissant, s'agrippant à un objet, l'essaim lentement, très lentement, en un point va converger, s'agglutiner, se condenser, s'incarner. De là, s'immobiliser et observer.

L'essaim

De son chant au trente mille yeux, l'animal nous scrute depuis les âges les plus anciens. Cinquante millions d'années d'évolution l'ont doté d'une étonnante plasticité. Sans l'édifice natif d'une forme, l'animal de sombre apparence, en absence de figure, oublié dans son identitié allant jusqu'à laisser penser qu'il est multiple, qu'il n'est composé que de cellules, une société d'insectes, porte sur nous l'examen précis d'une attention. Si nous pouvons l'observer avec nos deux yeux, lui dans un même échange en compte doublement autant qu'il possède de cellules sensorielles [les abeilles]. Lorsqu'il projette sur nous une considération, ce sont des milliers d'yeux qui absorbent l'information de notre nature. Ne possédant aucune face, il perçoit par son organe dirigé en toute direction, ce qui se passe tout autour de lui en un seul et même instant, c'est-à-dire devant, derrière, sur les côtés, en haut, en bas ; il embrasse pareillement ce qui se passe à l'intérieur de lui-même et porte son étude bien au delà de son centre, puisque ces cellules [les abeilles] récoltent des informations dans une aire avoisinant trois kilomètres de rayons — deux mille huit cents vingt-six hectares de données. Nous sommes face à l'essence même d'un sens, un sens en puissance. Chacun de ses sens est analogue à son appareil optique — odorat, ouïe, goût, toucher et tout ce dont nous sommes ignorants. Cet être a poussé ses organes sensoriels à leur paroxisme. Le Monde de cet animal est savouré d'une précision à nulle autre pareille. [En cours d'écriture…]

Une entente cordiale

Le miel convoité par les peuples du monde entier depuis des temps les plus reculés est le fruit d'une harmonie entre les plantes et les abeilles. Quelques millions d'années nous séparent de ce pacte conclu entre le végétal et l'animal. Quelques millions d'années d'évolution, d'entente, de partage et de sagesse. Deux mondes qui auraient très bien pu rivaliser sur un territoire commun mais qui ont préféré s'accorder et s'apporter mutuellement. Deux Mondes qui ont su mettre de côté les différences qui les opposent. Nous, jeunes de quelques dix mille ans, les regardons peut-être avec les yeux de l'ignorante adolescence.

Il y a plusieurs millions d'années, les plantes ouvraient la voie à la vie terrestre [1]. Leurs modes de reproduction utilisent depuis toujours les éléments naturels tel que l'eau ou le vent. Cependant, il y a environ cent vingt millions d'années [200 selon les sources], certaines plantes changèrent leur façon de se reproduire. Les angiospermes [2]. Ces dernières mirent à contribution quelques animaux notamment les oiseaux, certains petits mammifères comme les chauves souris et les insectes [3]. Les différents agents polliniques naturels ou vivants sont mobiles, ils se déplacent. Il a fallu que les plantes modifient profondément leurs structures pour s'adapter aux nouveaux agents pollinisateurs. Elles ont du se parer d'attributs pour attirer les nouveaux porteurs de semences. S'ornant de coiffes colorées, distillant sucs et parfums enivrants. Une fleur naissait. Séductrice. Elle offre à qui veut bien la visiter, un liquide sucré, du nectar, en échange d'une petite course. Ce nectar est composé principalement d'eau et de sucres. Sucres synthétisés par la plante grâce à la lumière. Sucres, matériaux vitaux tant prisés par les insectes.

Tout comme les oiseaux, les insectes volants évoluent avec une dimension en plus par rapport aux animaux dit terrestres. Ils doivent être très attentifs à ce qui se passe tout autour d'eux — en-dessous et au-dessus, derrière autant que devant et sur les côtés — la vision bilatérale permet peut-être une meilleur réactivité par rapport à la vision frontale. Les prédateurs ne sont jamais loin. Évoluant à des vitesses de déplacement bien supérieures à la généralité des autres vivants, le système nerveux des volants doit être beaucoup plus dynamique, réactif, pour prévenir les obstacles ou simplement adapter les trajectoires de vol. Ce système nerveux pour fonctionner à besoin d'une quantité plus importante d'apports sucrés. La nourriture ainsi récoltée dans les fleurs stimule le cortex cérébral.

Cependant, nous pouvons observer que les sucres ne font pas forcément l'objet d'une quête unanime. Les plantes subissent l'assaut de nombreux animaux dont les insectes, se nourrissant de leurs feuilles, racines, tiges, sèves. En riposte, les plantes s'arment d'aiguilles, élaborent des toxines… certaines même capturent les indésirables et les digèrent — plantes carnivores ou certains mycéliums qui figent leur proie. Le végétal et l'animal ne font pas forcément bon ménage. Alors, fort de ce constat, il est possible d'imaginer, qu'en des temps anciens, loin de toute observation, une entente cordiale ait pu s'instaurer entre certains individus de ces deux Mondes.

Une symbiose éternelle

Les abeilles vivent seulement en prélevant un faible pourcentage des substances sécrêtées par les plantes ou par certains animaux — pucerons, cochenilles. Elles ne détruisent aucun autre être vivant sauf dans le cas nécessaire de protéger vie et descendance. Elles ne consomment ni de plantes, ni de parties de plantes, ni d'animaux. Elles sont arrivées en quelques millions d'années d'évolution à respecter le vivant sans impacter l'environnement minéral, végétal et animal. Elles vivent simplement. Si des déséquilibres interviennent à l'heure actuelle par participation à la disparition des autres espèces pollinisatrices, ce ne sont que des actes irréfléchis induits par une intelligence humaine — exploitation intensive, hybridation, etc. Les colonies d'abeilles ne se mettent jamais en concurrence. Elles ne s'accaparent pas de territoire, ne détruisent pas leur environnement. [En cours d'écriture…]

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